Préambule
Ce jour-là, Gregory Land m’assura : — Vous n’entendez rien à la géographie. Il est vrai que ça n’est pas une chose qui s’apprend dans les livres… Lorsque la nouvelle se répandit que l’on avait trouvé de l’or, au cœur même des solitudes glacées, au-dessus du 60e degré de latitude nord, ce fut une ruée. Des quatre coins du monde, les aventuriers accoururent pour tenter la chance. La fièvre de l’or les tenait si fort qu’ils en oubliaient les rigueurs impitoyables du Grand Nord. Les ports du Pacifique, de San-Francisco à Vancouver, fournirent une bonne partie des premiers émigrants ; du Canada et de la Colombie Britannique vinrent les autres. Ils remontaient la côte du Pacifique, de Vancouver à Skagway, à travers le méandre des îles, sur des petits vapeurs trapus ou sur des embarcations à voiles. Les uns et les autres eurent à affronter les terribles courants de Prince of Wales, et plusieurs se fracassèrent sur le granit des roches, traîtreusement tapies au fond des passes. Aujourd’hui, les passes ont été explorées, les sondages ont permis d’éviter les fonds pernicieux, quoique, par les grandes marées, la traversée soit encore des plus périlleuses. Les hommes qui, en 1897, débarquèrent sur la plage boueuse de Dyea ou de Skagway, n’étaient pas au bout de leur peine. Quelque cabanes de bois groupées au pied de la Pink Mountain, un misérable ponton sur pilotis, telle était Skagway. Pour atteindre les terrains aurifères, la « terre qui paye », selon l’expression pittoresque des premiers mineurs, il fallait franchir la redoutable White-Pass. De Skagway à White-Horse, il y a cent onze milles par une route affreuse, surplombant l’abîme de huit à neuf cents pieds. Aujourd’hui, une compagnie audacieuse a agrippé un chemin de fer sur les aiguilles et les arêtes des rochers de basalte. Par quel prodige, à la suite de quels efforts inouïs, la volonté de l’homme a-t-elle pu s’affirmer ? Les centaines de cadavres des ouvriers que la White-Pass engloutit pourraient seuls répondre. Les mineurs, pour franchir la Passe, confiaient leur destinée soit aux traîneaux que les chiens tiraient le long du trail, soit à des embarcations légères qui devaient résister au tumulte des eaux, aux chutes des rapides, aux sournoiseries des brisants. La neige, les glaciers, les gouffres s’ouvrant tout à coup et avalant hommes, chiens et traîneaux, quarante degrés sous zéro n’eurent pas raison de l’énergie de ces farouches pionniers, qui avaient résolu d’arracher son secret à la terre mystérieuse. La folie du Klondyke les soutenait ; nombreux furent ceux qui tombèrent, mais d’autres arrivaient qui réussirent leur aventureuse performance. Là où rien n’existait que la solitude vierge, sur les berges de ce Yukon, le plus important, le plus grand des fleuves nord-américains du Pacifique, se dressèrent des campements qui, bientôt, devinrent des villes. Une chose remarquable : dès que la « terre payante » était découverte, les mineurs arrivaient, attirés par la lueur fauve de l’or comme par la lumière, et avec eux, ces hommes amenaient toujours une ou deux dynamos, on posait des fils et les paysages du Grand Nord s’agrémentaient bientôt de poteaux qui sont comme le symbole de la puissance de l’homme. Télégraphe, téléphone, courant électrique, les fils se greffaient parallèles sur les croix de Saint-André clouées au faîte des sapins à peine ébranchés.
Publié le : 25 - 06 - 2018 à 16:22Par Jean Forteroche